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31/12/2009

Eltsine, le dernier tsar russe

Boris Eltsine a démissionné le 31 décembre 1999, léguant le sort de sa famille et de la Russie à Vladimir Poutine. Dix ans et quelques jours après son départ de la présidence, portrait du "dernier tsar russe"


De quel Eltsine, l’Histoire et la Russie garderont-elles le souvenir_? Du démocrate, qui à Moscou en août 1991, debout sur un char, défiait les communistes conservateurs et galvanisait par son éloquence des millions de Russes_? Du président de la Fédération, qui, au mépris de la constitution, décrète en septembre 1993 la dissolution du parlement et envoie ses troupes à l’assaut des députés retranchés à la Douma_? Du despote autoritaire, dépêchant ses chars remettre au pas la Tchétchénie, dans le sang_? Ou bien du «Seul et unique comme le premier amour», tel que le décrit le quotidien Kommersant, à l’occasion de ses 70 ans.

Eltsine n’a jamais donné dans la demi-mesure. Il est tout à la fois imprévisible, brutal, autoritaire, intempérant, cardiaque, chaleureux, cyclothymique, tsar, russe. Surtout russe.

Il est aussi un fonceur_! Son prénom, qui signifie le «combattant», en vieux slavon, il le doit, si l’on en croit sa première autobiographie (1), à son baptême, particulièrement arrosé par le pope qui manque de le noyer.

Né le 1er février 1931 à Boutka, un gros village de l’Oural, dans la région de Sverdlosk (aujourd’hui Ekaterinbourg), à 1500 km de Moscou, Boris Nikolaïevitch Eltsine est élevé à la dure. Son père doit abandonner sa ferme, quand l’unique vache meurt. Il se fait embaucher sur un des innombrables chantiers de l’industrialisation, alors en plein boom. Toute la famille, chèvre comprise, emménage dans une petite baraque en planches, glaciale.

Aîné de trois enfants, Boris soigne déjà ses talents de meneur. Bon élève, il est casse-cou. Cela lui vaut de perdre deux doigts en «jouant» avec une grenade volée. C’est aussi une forte tête, qui supporte mal l’autorité… des autres. Il est renvoyé de son école, mais obtient l’expulsion du professeur principal. Il n’est pas franchement modeste. A l’écouter, il a «systématiquement été élu délégué de classe», «a toujours obtenu les meilleures notes», est «capable de travailler vingt heures par jour», «toujours présent dans les bagarres» et «révolté par l’injustice», sauvant au passage quelques vies humaines, au péril de la sienne…

C’est à Sverdlovsk, qu’il choisit Naïna Gourina, une camarade d’études pour partager sa vie. Ils ont deux filles Lena et Tanya, sa confidente, mais pas de garçon. Pourtant, Boris Eltsine dort pendant deux mois avec une hache sous l’oreiller. Superstition russe oblige_! (2)

A la force du poignet, Eltsine obtient un diplôme d’ingénieur. Section «construction». Sur ses chantiers, il déclare «la guerre aux vols»_; une «maladie» qui plombe toute l’URSS. Son efficacité et son honnêteté lui valent d’être appelé en 1985 à Moscou. En décembre, il accède au sein des sein, le politburo.

Au cours des deux années qui suivent, Boris Eltsine, les épaules et la mèche blanche en bataille, limoge à tour de bras. Bilan_: 20 000 membres du parti exclus, 30 000 chercheurs renvoyés à l’usine et quelques centaines de responsables expédiés en prison. Sans que la situation du bâtiment ne s’améliore pour autant.

Ses critiques enflammées des «demi-mesures» de Gorbatchev et des lenteurs de la Perestroïka entraînent son éviction en novembre 1987. Sous le choc, il fait sa première alerte cardiaque..

Sa traversée du désert dure deux ans. Avant sa première résurrection. En juin 1988, il inaugure la Glasnost comme délégué surprise du Parti communiste de la lointaine Carélie. L’année suivante, les Moscovites lui offrent un siège de député du peuple de l’URSS. En juin 1991, il remporte les premières élections pluralistes pour la présidence de la Fédération de Russie, écrasant le candidat communiste officiel.

Après l’échec du putsch d’août 1991, il signe le 6 novembre, devant un parlement victorieux et malgré les suppliques de Gorbatchev, le décret suspendant les activités du Parti. Le 8 décembre, sa revanche est totale. Dans la forêt de Biolevej, près de Minsk, il créé avec les présidents ukrainien et biélorusse la Communauté des Etats indépendants (CEI), enterrant au passage l’URSS et son président (3).

«Quand on me demande si je suis pour le capitalisme ou pour le socialisme, je réponds_: je suis pour que les Russes vivent mieux», affirme alors le nouveau président. Seul maître à bord, il lance une thérapie de choc économique. Une catastrophe.

Tout au long de ses années au Kremlin, il oscille entre démocrates et nationalistes_; entre jeunes technocrates et anciens «apparatchiks», ne parvenant pas à rompre totalement avec les méthodes du passé. Peut-être parce qu’il reste imprégné de soviétisme. Prodigue de promesses, - généralement non tenues -, il surprend par ses propos abrupts, son goût pour le pouvoir, sa capacité à rebondir. «Son idéologie, son ami, sa passion, sa maîtresse, c’est le pouvoir», explique un de ses anciens porte-parole. (4) Traduit par Eltsine, cela donne «Il faut qu’il y ait dans le pays quelqu’un qui commande. Voilà tout».

Brutal en paroles, BN, comme disent les Russes, l’est aussi dans les actes. Le 21 septembre 1993, violant la Constitution, il signe un décret dissolvant le Parlement, qu’il juge hostile à ses réformes. Il lance ensuite l’armée à l’assaut de la Maison blanche où sont retranchés une centaine de députés. Cette attaque fait officiellement 150 morts.

En décembre 1994, c’est sur la Tchétchénie qu’il envoie ses chars. Un vrai bourbier, sanglant pour l’armée russe, qui s’en sort en 1996 grâce au général Alexandre Lebed. Entre les deux tours de la présidentielle. A cette époque, pour Eltsine, l’heure est grave, son bilan catastrophique. Il n’a jamais entrepris les réformes qui auraient radicalement mis fin à la corruption et à l’incompétence, préférant s’allier avec les «barons» de l’industrie et du pouvoir.

Au fond du gouffre, les sondages lui accordent à peine 7% des intentions de vote. Déjà victime de deux attaques cardiaques, le président repart à l’assaut du pouvoir. Contre l’avis de ses proches et de ses médecins. Boris Eltsine se dépense sans compter, dansant même le rock lors d’un meeting à Rostov-sur-le-Don, pour battre le candidat communiste Ziouganov. Mission accomplie le 3 juillet, mais à quel prix_? Celui d’un quintuple pontage coronarien le 5 novembre 1996 et un éloignement définitif des courts de tennis.

En 97, 98 et 99 il enchaîne les absences, les écarts de langage. Son amour immodéré pour la vodka, - «un secret pour personne, sauf pour lui-même» dit l’éditorialiste Egor Iakovlev -, jette un doute sur sa capacité à assumer sa fonction de chef d’Etat d’une puissance nucléaire. Vue d’Occident, la Russie est un «bateau ivre». Sans capitaine.. De mars 1998 à mai 1999, Eltsine limoge quatre Premier ministres successifs_: Viktor Tchernomyrdine, l’homme du gaz et du pétrole_; Sergueï Kirienko, «Kinder surprise»_; l’encombrant Evgueni Primakov et le «trop mou» Sergueï Stepachine. Aucun ne répond aux espoirs des membres du clan Eltsine_: mettre à l’abri la «famille» de tous les nuages juridiques qui s’accumulent au dessus de ses têtes. Avec en touche finale, l’affaire Mabetex qui révèle l’ampleur de la corruption au sein du Kremlin et le scandale de l’utilisation des aides du FMI.

Le cinquième sera le bon. Vladimir Poutine, l’ancien agent du KGB, est nommé le 5 août 1999. Un mois plus tard, les premières bombes tombent sur la Tchétchénie. En décembre, il remporte les législatives.

Le 31 décembre, la démission de Boris Eltsine est accueillie comme un cadeau de Nouvel An par les Moscovites. «En ce dernier jour du siècle sortant, je demande pardon» au peuple russe «pour ne pas avoir justifié certains espoirs de ceux qui croyaient que nous pourrions d’un seul saut, d’un seul bond nous propulser du passé gris, totalitaire, vers un avenir clair, riche et civilisé» (5). Le même jour, le Président par intérim signe un décret accordant des «garanties» à Eltsine et à ses proches. En mars, l’élection de Poutine à la présidence scelle l’ultime coup de maître du dernier «tsar russe».

Tranquille retraité, celui qui a enterré l’URSS, est sorti une seule fois de sa réserve. C’était au lendemain de son soixante-dixième anniversaire pour dénoncer le rétablissement de l’hymne de l’Union soviétique par son dauphin. Le 30 novembre 2001, Vladimir Poutine lui a remis la plus haute décoration russe pour son rôle dans la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI) après le démantèlement de l'URSS en décembre 1991. Boris Eltsine est décédé le 23 avril 2007 à Moscou.

G. D.

(1) Jusqu’au bout, Calmann-Lévy, Boris Eltsine.

(2) Qui abattra Eltsine, édition du Rocher, R. Lesnik et H. Blanc

(3) Mémoires, éditions du Rocher, Mikhaïl Gorbatchev.

(4) Les défis de Boris Eltsine, édition Jean-Pierre Taillandier, Viktor Iaroshenko.

(5) Mémoires, Flammarion, Boris Eltsine

 

 

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